vendredi 20 mai 2016

Eagles Of Death Metal : après l'amour, la haine

Voici un copier-coller de ce que j'ai annoncé lors de mon direct sur www.premo.fr tout à l'heure, dans lequel je commente ce que j'écoute, deux fois par semaine :

Je suis très énervé, j'apprends que Rock en Seine a supprimé le concert des Eagles Of Death Metal parce que Jesse Hugues a (encore) dit une grosse connerie, raciste cette fois-ci.
Il n'aime pas les arabes, et alors ? Il aime Dieu, et alors ? Il est créationniste, il aime Trump, il aime les armes à feu, et alors ? Qu'est-ce qu'on s'en branle ? Pourquoi on va le titiller en lui posant des questions sur des sujets qui ne sont pas dans son champ d'action ? Ce mec est un chanteur de groupe de rock, il est complètement barge, on le sait, c'est pas Bono !

Au lieu de ça, shocking, on annule sa venue, on met sa main sur le coeur en poussant de petits cris d'orfraie. Mais dans ce cas, amis de Rock en Seine, va falloir sonder tous les autres groupes pour savoir s'il n'y aurait pas dedans un facho ou un apprenti-terroriste, ou un pro-Trump ou un pro-islam ou même des gens qui conduisent en état d'ivresse, parce que c'est mal, ou qui sont de gros machos misogynes, parce que c'est mal aussi ! Non ?
C'est nouveau, maintenant les organisateurs des concerts de rock vérifient que tous les groupes invités sont propres sur eux.
Et surtout, jusqu'à preuve du contraire, rien dans les paroles des chansons d'EODM, ni dans leurs actes, n'est répréhensible, et leur musique est fun, positive, elle a attiré plein de gens qui se sont fait flinguer... et Jesse Hugues parmi eux, eh oui, il est une victime mais vous en faites un coupable ! (d'ailleurs votre attitude est un peu une insulte à l'égard du public du Bataclan, vous croyez qu'il n'y seraient pas allés s'ils avaient su que Jesse Hugues était un connard raciste ?)

C'est pas votre boulot les mecs, s'il dit des choses répréhensibles faut attendre qu'une plainte soit déposée et que la justice y réponde ! Vous êtes qui, bande de branlos d'organisateurs de concerts à pognon pour prendre ce genre de décision ?
Vous me foutez la gerbe tiens. Pour la peine je vais écouter Eagles Of Death Metal. Sans compter que dans le groupe, il n'y a pas que Jesse Hugues, mais d'autres musiciens qui ont peut-être des idées tout à fait opposées à lui, et qu'un groupe de rock ne se résume pas à son seul chanteur.

lundi 16 mai 2016

Faut-il aller voir "Merci Patron" ?

On est en droit de se poser la question en effet, si l'on est un adepte de la Manif Pour Tous, de Marine Le Pen, de Valeurs Actuelles, du libéralisme effréné, bref si l'on est un doux enculé. Notez le "doux" que j'utilise volontairement au cas où l'on veuille me faire un procès, la liberté de penser et d'écrire ce que l'on veut étant peu à peu remise au placard. "Doux" est un terme affectueux, qui confère au terme assez grossier d'enculé une certaine altération (j'avoue, j'aime tout le monde).

Bref. Si l'on est comme ça, en effet inutile d'aller voir "Merci Patron !", on pensera qu'il ne s'agit que d'un complot de gauchistes dangereux, le couteau entre les dents.
En revanche, si l'on a eu, un jour, il y a 72 ans, des idées vaguement de gauche (et même du centre ou d'une droite modérée, allez, soyons fou), et que l'on se sent aujourd'hui paumé, incapable malgré soi de se dire qu'il y a encore quelque chose à sauver dans les mondes politique et économique qui nous gouvernent, alors oui, on doit foncer voir "Merci Patron", une oeuvre salutaire qui aura non seulement le mérite de faire marrer un bon coup, mais aussi de donner un peu - et ce n'est pas rien de le dire - d'espoir.

"Merci Patron !" est un documentaire qui passe dans les salles de cinéma qui veulent bien le passer, autant dire que pour le voir près de chez vous, si vous n'êtes pas Parisien (parigots têtes de veaux), nécessitera de bien surveiller l'actu via les réseaux qui vont bien (ici par exemple), mais aussi de réserver votre place (votre serviteur s'est fait refouler pour cause de surabondance de spectateurs, et il a dû attendre 10 jours avant une autre diffusion) et de ne pas faire fine bouche sur la date qu'on vous propose (si vous avez piscine, reportez).

La séance que j'ai pu voir était proposée avec un débat, on a donc pu avoir droit en sus à une petite présentation, et à aucune pub avant le film (ça c'était bien aussi). J'avoue ne pas être resté très longtemps au débat, j'avais piscine le lendemain.

"Merci Patron !", c'est l'histoire du réalisateur, François Ruffin, un brave gars bien de chez nous (lors du débat on nous a affirmé que lorsqu'il invitait quelqu'un à bouffer, il lui faisait du cassoulet en mettant directement la boîte dans une casserole, à la bonne franquette quoi - je n'aurais peut-être pas dû dire ça vous allez fuir), qui est parti en guerre contre les abus il y a déjà quelques années.

Il a monté un journal, "Fakir", une sorte de Charlie Hebdo en moins cynique et moins professionnel (ce n'est pas péjoratif) avec la participation de bon ombre de bonnes volontés, et il est aussi à l'origine de Nuit Debout (j'ai bien dit à l'origine, mais c'est pas lui le chef ! Y'a pas de chef). Son seul désir, si j'ai bien compris : unir tous les gens qui luttent ou qui voudraient lutter, fédérer les idées et créer un rassemblement de toutes les contestations, et unir les milieux populaires et la petite bourgeoisie, qui ensemble forment la meilleure parade contre les tout-puissants. Lesdites contestations étant grosso modo alter-mondialistes, écologiques, anti-capital, anti-libérales... bref de gauche, mais d'une gauche qui n'existe plus depuis longtemps, dévorée par les enarques, les écoles de commerce et qui lèche les bottes des grands patrons, du CAC 40 et de tout ce qui s'enrichit sans scrupules pour son propre profit.

Le sujet du documentaire est très simple : Ruffin et son équipe vont mettre en place tout un stratagème pour sauver une famille de ch'tis de la perte de leur maison, en leur évitant non seulement de se retrouver à la rue, mais aussi de retrouver une vie digne, avec un vrai travail et des revenus. En parallèle, il dézingue avec jouissance Bernard Arnault, pour certains un modèle, mais en réalité une vraie ordure qui devrait croupir en taule au lieu de se baigner dans du champagne (c'est une image, je ne sais pas dans quoi il se baigne). Ce type brise des vies partout sans les moindres scrupules, et il ne peut arguer de son ignorance tant il est attaché à son image : le film en fait d'ailleurs la preuve avec panache.
Avec lui, au passage, le gouvernement "socialiste" qui devrait vraiment virer le terme "social" de son nom.

Bref, Ruffin est un Robin des Bois moderne, même s'il s'en défendrait sûrement car on sent bien sa modestie et son honnêteté en toutes circonstances.

Ruffin dans une séance mémorable du film

Le film a déjà été vu par 400 000 personnes, rien que par le bouche à oreille et par quelques rares articles de presse, mais on comprend pourquoi : après l'avoir vu, vous aurez perdu une bonne partie de votre cynisme, de votre désespoir, de votre déprime, de votre àquoibonnisme. Certes, "Merci Patron"  ne donne pas de solutions, il traite juste un cas individuel, mais ça fait réfléchir.

Depuis deux mois qu'on assiste à des manifs et à des tabassages policiers, depuis deux mois que Nuit Debout tient debout, à Paris, Rennes, Nantes, Marseille, Toulouse, partout, il ne faut pas être sorti de Saint-Cyr pour constater que nous vivons quelque chose qui n'était pas arrivé depuis bien longtemps. "Merci Patron" en est un peu l'étendard, ou le déclencheur, et même si comme moi vous n'avez pas des masses la mentalité AMAP / dreadlocks / peace and love, même si vous n'êtes pas un anarchiste, un militant du parti communiste, un activiste gay, un punk à chien (il y en a mais ils ne sont pas forcément les plus représentatifs de Nuit Debout) mais juste quelqu'un qui souhaiterait un avenir meilleur pour ses enfants et un retour de valeurs comme la solidarité, l'humanité, le respect (en résumé "liberté, égalité, fraternité", si ça vous dit encore quelque chose), alors ça vaudra la peine de vous déplacer. Puis de réfléchir.

Alors oui, haut et fort, on peut le dire : "Merci, François" !

La bande-annonce du film


François Ruffin chez Ruquier, une interview très intéressante


jeudi 12 mai 2016

The Last Man On Earth

The Last Man on Earth (saison 1) est une mini-série américaine de 13 épisodes d'une vingtaine de minutes chacun. Le titre est alléchant, on pense immédiatement à une série de S-F., sur un thème pas si rebattu que ça : la fin du monde SANS zombies (comme le disent Orelsan et Gringe, je suis un peu bloqué). Une fin du monde avec un seul survivant donc, voilà de quoi laisser libre court à son imagination.
Or si le thème est bien la fin du monde, il n'est qu'un prétexte à Will Forte, le réalisateur et acteur dans le rôle principal pour laisser libre court à un humour profondément débile comme on l'aime. Mais hormis les éclats de rire de la loufoquerie ambiante (le héros est décidément très très con, mais il est aussi lâche et effronté menteur), on pourrait aussi voir en cette série une réflexion sur la célèbre maxime de Jean-Paul Sartre : "l'enfer, c'est les autres"... ou pas (on est vraiment trop occupés à se bidonner).


En effet, Phil Miller, notre malheureux dernier homme sur terre, va vite s'apercevoir qu'il n'est pas le dernier (expliquer cela est déjà un spoil en soit, mais difficile de faire autrement). Et comme le second personnage est une personnage, c'est-à-dire une femme, vous imaginez bien ce qui va passer dans la tête de l'un et de l'autre. 
Mais une femme, même la dernière sur terre, ne se donnera pas si facilement au mâle reproducteur.  Et c'est alors le début, pour le malheureux Phil, de quiproquos, malentendus, sous-entendus, jusqu'à ce que... Impossible ici de raconter la suite car vous n'en serez qu'au troisième épisode, mais je peux vous garantir que ça va partir en sucette, et que les rebondissements ne vont plus cesser jusqu'à l'ultime épisode.
Ajoutons que Will Forte est absolument impeccable et révèle un grand pouvoir comique grâce à ses mimiques, mais c'est aussi le cas pour Kristen Schaal qui joue Carol, et à tous les autres acteurs, parfaits (et voilà, j'ai spoilé, je n'irais néanmoins pas jusqu'à dire que l'on retrouve avec plaisir Betty Draper (January Jones), oui vous savez, la femme de Don Draper dans Mad Men, pour ne pas trop vous gâcher la surprise, ah ben zut c'est fait).
Bref en ces temps de marasme social et économique, mon petit 49.3 à moi sera de vous imposer le visionnage de cette saison 1 de The Last Man Of Earth. Quant à moi, je m'attaque à la saison 2, quasiment terminée.



vendredi 29 avril 2016

I Am a Hero In Osaka

"I Am a Hero In Osaka" est un manga dérivé du fameux "I Am a Hero" tout court, qui après 18 volumes (16 en France) et 4 années de publication, est devenu une série culte (il faudra que je vous en parle un de ces 4, c'est mon manga préféré toutes époques confondues).

Le pitch de "I Am a Hero" ? Un virus fulgurant transforme l'humanité en zombies. Rien de bien extraordinaire me direz-vous, c'est même d'un banal affligeant, vu que dans les histoires de zombies il n'y a que deux explications possible : les morts se réveillent et mangent les vivants, ou un virus (c'est plus plausible) transforme les vivants en morts-vivants qui ont, eux aussi, très faim. Miam miam.

Là où se situe l'originalité du manga de Kengo Hanazawa (dont le héros est son sosie, tiens c'est curieux ça) est de mettre en scène un road-movie survivaliste désespéré (peu de huis clos) dans le Japon contemporain, mais aussi un peu en France, en Corée du Sud et en Italie (tous les lieux existent, on les trouve assez facilement sur Street View), mais surtout d'avoir imaginé des personnages banals mais fascinants par leurs imperfections, et souvent très drôles - et touchants - malgré eux.

Les zombies eux aussi sont un peu différents de ce que l'on a l'habitude de voir : souvent dessinés dans des postures grotesques, désarticulés, avec des scènes d'horreur absolue (on a vraiment peur et c'est parfois très gore). L'étape de transformation est également souvent dessinée et assez impressionnante : l'humain commence à tenir des discours incohérents, il se met à saigner, ses veines saillent et ses yeux s'injectent de sang, tout ce qu'il dit est à la fois drôle, ridicule et effrayant.
Bref c'est un véritable univers décalé, qui glisse au fil des numéros vers une forme de surréalisme, atteignant des sommets de l'absurde difficiles à décrire, mais je vous promets que certains dessins resteront gravés dans votre mémoire.

Bon, j'ai un peu trop parlé de "I Am a Hero", j'en viens donc à "I Am a Hero In Osaka", qui est une série dérivée (en un seul volume, il n'y aura pas de suite) réalisée par Yuki Honda, et terminée fin 2015. Celle-ci conserve donc toutes les bases de l'histoire, même effets pour même cause, mais au lieu de se situer en début d'histoire à Tokyo, c'est à Osaka que l'action se déroule. 


Tacchan, le fiancé de Kozue, en bien mauvaise posture


Les personnages sont très différents de "I Am a Hero", ainsi que l'environnement. Dans cette série, une jeune fille et sa copine sont prises au piège dans un avion en attente de décollage, et le petit copain de la première est lui à moto, tentant de rejoindre sa fiancée.
Comme dans "I Am a Hero" qui mettait en scène un assistant mangaka (tiens donc) trouillard et associal qui essaye de se comporter comme un héros, c'est ici le petit copain qui fait de même pour aller sauver sa belle (et qui devient un vrai héros). Yuki Honda a bien saisi l'ambiance et la psychologie des personnages imaginés par Kengo Hanazawa, et "I Am a Hero In Osaka" est franchement du même niveau que son modèle. On vibre avec ces héros maladroits auxquels on s'identifie immédiatement, on rit de leurs imperfections, on tremble devant les scènes atroces qui les entourent et le chaos généré en quelques dizaines de minutes.

Le dessin de Honda quant à lui est évidemment différent de celui de Hanazawa, mais il en reste assez proche, et très agréable grâce à son réalisme et au fourmillement de détails.

"I Am a Hero In Osaka" n'est disponible qu'en anglais et en lecture en ligne sur le site Mangafox, découpé en sept chapitres, ou en un fichier unique disponible ici (j'ai ouï dire qu'un certain quinquado aurait lui-même créé ce fichier, voilà vraiment un type formidable, même s'il n'a quand même pas pris la peine de le traduire en français, faut pas déconner quand même).


Kozue, l'héroïne, en bien mauvaise posture (bis)

PS : Tout ça donne bigrement envie qu'un mangaka français nous ponde un "I Am a Hero in Limoges" ou un "I Am a Hero in Toulon", il y a matière à... ça serait bien, non ?

mardi 26 avril 2016

Saul, part 2 ("Le fils de Saul")

De "Better Call Saul" au "Fils de Saul" il n'y a aucun pas à franchir, et je ne le franchis donc pas (mon humour a des limites).

Donc, "Le Fils de Saul" a obtenu le Grand Prix du festival de Cannes l'année dernière, et c'est foutrement mérité. Le pitch est simple : à Auschwitz en 1944, un détenu juif reconnaît le cadavre de son fils (planera néanmoins un doute le long du film), et cherche par tous les moyens à le faire enterrer selon les rituels de sa religion.  Evidemment, dans un camp d'extermination où tout cadavre est voué à finir dans des fours crématoires, ce n'est pas la chose la plus facile à réaliser...

Mais cela n'est, au final, qu'un prétexte au film. J'avoue avoir eu une certaine appréhension au moment de cliquer sur "play". On sait à quoi s'attendre avec ce genre de film, on ne le regarde d'ailleurs pas vraiment pour se distraire et encore moins pour se détendre, et si l'on s'attend à voir les scènes les plus horribles que puisse appréhender l'âme humaine, on se demande comment elles seront filmées. Le résultat sera-t-il tout simplement insupportable car trop choquant, ou cela sera-t-il raté et donc extrêmement décevant... car on n'a pas le droit de rater ce genre d'histoire, de ne pas être fidèle à la réalité ou pire encore de la trahir.

Tout est donc centré sur Saul, et la grande réussite du film est de rendre au mieux l'ambiance qui pouvait régner dans un camp de la mort. J'ai lu beaucoup de témoignages et d'analyses sur les camps, mais jamais je n'avais pu appréhender avec autant de justesse (enfin, c'est ce que j'imagine), ce que cela pouvait être. Et j'en ai d'ailleurs été assez étonné : ce que l'on ressent plus que tout, ce n'est pas l'horreur, pourtant omniprésente, mais seulement l'absence de vie, ce qui n'est pas du tout la même chose.

Tout est filmé caméra sur l'épaule, à hauteur de visage, et l'on suit uniquement Saul pendant les 48 heures que dure l'histoire, partout où il va. Derrière Saul, autour de lui, ce sont très souvent des images floues, lointaines. Ce système, qui j'ai cru comprendre a été l'objet de quelques reproches (volonté de faire du buzz, du choc, alors que je pense que c'est tout le contraire), est pourtant à mon sens le plus efficace : il nous met à la place du personnage, nous sommes quasiment dans son champ de vision, et ce qui est flou pour le spectateur n'est pour Saul que scènes banales auxquelles il ne prête plus attention, comme par exemple les corps des gazés, entassés à la sortie de la chambre à gaz ou traînés par les membres du Sonderkommando, dont il fait partie.
Ce ne sont d'ailleurs plus des individus, ce sont des "pièces" comme les détenus les appellent eux-mêmes, comme s'il s'agissait de vulgaires bout de bois. C'est presque ce que l'on ressent : du désintérêt quant à ces visages entr'aperçus, ces vêtements fouillés et collectés, ces rangées d'individus fondus en une masse anonyme sur le point de perdre la vie.
Des pièces.
Et c'est à ce moment-là que l'évidence saute aux yeux : aucun être humain normalement constitué ne pourrait survivre dans un tel environnement sans réagir de cette façon, sous peine de devenir fou. La seule protection mentale possible face à l'abjection, c'est bien évidemment la déshumanisation et l'absence de toute compassion.

Un autre élément marquant du film est l'agitation perpétuelle qui règne dans le camp : des ordres lointains qui claquent, des aboiements de chiens, des coups de feu, des cris, et partout des gens, dans tous les sens. Saul sait où il se déplace, mais pas nous : partout des prisonniers en loques, des SS, des déportés qui arrivent, se déshabillent, tout se mélange, des gens courent, d'autres tracent leur chemin, lentement, c'est un gigantesque bordel qui donne le tournis. On est également saisis par le mélange des nations et des langues : de l'allemand, du hongrois, du polonais, plein de langues et des détenus et des gardiens qui ne se comprennent pas, il faut sans arrêt faire appel à un traducteur, d'où cette impression accentuée de bordel généralisé.

On perçoit enfin, et c'est dans doute là que le film est le plus réussi, la précarité de la vie de Saul : chacun survit, personne n'en a rien à faire de personne, le seul souci étant de vivre. Il n'y a pas d'amis réels, même si l'on ressent parfois une certaine solidarité, ou du moins le besoin de l'autre parce qu'il peut vous être utile dans votre survie, pour les petites magouilles du quotidien. On est très surpris par ailleurs par la relative liberté de mouvement des détenus : Saul fait un peu ce qu'il veut, la scène où il cherche un rabbin parmi un convoi de fusillés (parce que "les fours sont pleins" !), à seulement quelques mètres du lieu d'exécution, est surréaliste, et il manque d'ailleurs le payer très cher.

C'est un fait confirmé à chaque moment : un détenu n'est rien, on le trimbale où on veut quand on est un kapo ou un SS, et tout peut arriver. Saul manque à ce moment-là de se faire éliminer et tout se joue en l'espace de quelques secondes, c'est la chance ou la mort... mais lui ne fait presque rien pour éviter son destin.
On comprend qu'il n'a plus peur, puisque la peur perpétuelle est handicapante, elle devient nuisible à la survie. Alors il en a juste pris son parti, il est comme un bouchon en liège sur l'eau, il ballotte de tout côté au gré des vagues : tant qu'il est en vie, il vit, mais il sait qu'il peut mourir d'un instant à l'autre, selon le bon vouloir du nazi qu'il aura en face ou tout simplement à cause de la malchance.
Alors il essaye, parce qu'il n'a plus rien à perdre. Il n'est plus humain, il est une machine dont le principal souci est de continuer à fonctionner, et il n'a plus de sentiments, comme tous les autres détenus. La seule émotion que Saul délivre à la caméra se situe d'ailleurs à la toute fin du film.

Le fils de Saul est un film marquant que vous ne serez pas prêt d'oublier, et s'il est dans un sens moins "sensationnel" ou horrifiant que la Liste de Schindler (certains lui reprochent de l'être trop, ce que j'ai du mal à comprendre), il n'en est que plus mortifère, vide, impitoyable de froideur. On n'en sort pas bouleversé, non, mais plutôt tétanisé, probablement parce qu'on a mesuré (autant que cela puisse être possible...), ce qu'ont pu ressentir les malheureux passés par ces camps.

Après ça, les effets de caméra, le scénario (l'histoire de cet homme qui cherche juste à donner une sépulture à son fils, geste dérisoire qui lui fait risquer une vie déjà précaire est finalement assez touchante, et même les actes de résistance et de révolte) ou tout ce que l'on veut, passent largement au second plan.



Bande-annonce

Saul, part 1 ("Better Call Saul")

Better Call Saul, saison 2, c'est fini, et cette nouvelle saison a confirmé tous les espoirs que l'on avait pu mettre en la première.

Résumons. Il y a bien longtemps, en 2008, l'une des séries les plus marquantes de son époque voyait le jour : Breaking Bad racontait l'histoire d'un brave type, prof de chimie, embringué plus ou moins malgré lui dans la fabrication de drogue à grande échelle. La grande réussite de la série était due, en partie, aux personnages de second plan et, pour ceux qui nous intéressent ici, en l'avocat véreux Saul Goodman et au tueur froid Mike Ehrmantraut.


Better Call Saul évoque le lent glissement de Saul Goodman, qui n'utilise pour le moment que son vrai nom, James/Jimmy McGill, du statut de petit avocat sans grande envergure, mais malin comme un singe et pas très à cheval sur la loi (un comble pour un avocat), à l'avocat des pires truands dans Breaking Bad. Idem pour Mike Ehrmantraut, que l'on voit ici simple petit employé de parking, et garde du corps à son temps perdu, refusant toute violence, devenir peu à peu tueur sans pitié.

Better Call Saul a déjà duré vingt épisodes et deux saisons, le moins que l'on puisse dire c'est que la série prend son temps, car nos deux héros sont encore très loin de ce qu'ils vont devenir.

Là où la série est très réussie, c'est que tout en conservant la marque de fabrique Breaking Bad (personnages, décors, humour décalé) elle s'éloigne de cette dernière par deux aspects : ici, pas d'ultra-violence ni de gore. Ou plutôt, si, mais de façon latente... ce n'est pas loin, c'est tout près mais seulement suggéré.
Pas de violence donc, et une vraie tendresse pour les personnages, contrairement à Breaking Bad où l'on sentait le plaisir sadique pris par les scénaristes pour détruire et enfoncer leurs héros. Jimmy McGill est souvent touchant de gentillesse, et on le plaint vraiment quand, à cause de ses petites magouilles (toujours réalisées par empathie pour la femme qu'il aime ou juste par "système D" pour éviter les tracas, mais jamais par malveillance), il s'en prend en retour plein la gueule.
Pour Ehrmantraut, c'est pareil. Sa gentillesse débordante pour sa fille et sa petite-fille et son désir de justice excusent ses règlements de compte (toujours sans violence) envers la terrifiante mafia locale, en l'occurrence celle d'une famille que l'on a croisée dans Breaking Bad, les Salamanca.

Les personnages secondaires de Better Call Saul sont ici aussi impeccables et très aboutis. Il y a la petite copine de McGill, parfaite en avocate inflexible mais séduite par le démerdard Saul qui éveille en elle, on l'imagine volontiers, le goût de l'interdit.
Et il y a surtout le frère de Jimmy, Chuck, brillant avocat et réputé comme tel, malheureusement victime d'une terrible phobie (ou maladie ?) : l'hyper-sensibilité à tout rayon électrique ou onde-radio qui lui provoque des maux épouvantables.

Les relations amour/haine  des deux frères, on le comprend vite, vont en grande partie déclencher la chute de McGill. La saison 2 est tout particulièrement consacrée à leur antagonisme, et c'est avec effroi (mais plaisir !) que l'on assiste au drame qui se noue, que l'on pourrait intituler "comment une petite magouille peut dégénérer jusqu'à un règlement de compte impitoyable susceptible de briser une vie"... Règlement de compte en suspens à la fin de la saison, mais on prévoit le pire, évidemment. Difficile aussi, et c'est là que le scénario est fortiche, de voir en l'un ou l'autre des personnages un méchant ou un gentil, chacun ayant ses raisons et ses motivations qui restent très légitimes. Evidemment, on a une préférence pour James McGill, mais on assiste juste impuissant à une longue descente aux enfers.

Concernant Ehrmantraut, la situation est similaire : peu à peu, on comprend vers quoi il glisse, et quand on connaît Breaking Bad, on a hâte de voir à quel moment il va laisser la violence l'envahir, et surtout aussi de ce qu'il va advenir de Hector Salamanca, ici mafieux en pleine forme devenu paralytique bavant dans Breaking Bad.

Difficile de dire par conséquent si Better Call Saul peut susciter chez quelqu'un qui n'a pas vu Breaking Bad, autant d'attrait. Mais en écartant l'aspect préquel et le suspense du "comment vont-ils en arriver là", il reste une galerie de personnages épatante, doublée de scènes bourrées d'un humour impeccable.

Vince Gilligan et Peter Gould, les showrunners de Breaking Bad et Better Call Saul sont de sacrés lascars, et leur univers foutraque, digne du meilleur des frères Coen, fait désormais partie des meilleurs moments télé du XXIème siècle. Vivement la saison 3, que l'on sait désormais confirmée !



vendredi 22 avril 2016

Commentons l'actualité avec un soupir de lassitude

Et si je parlais un peu de l'actualité politique, sociale, patin, coufin ? Hein ? Ben pourquoi pas, après tout tout le monde le fait, alors pourquoi pas moi, d'autant qu'étant en plein accord avec moi-même, je sais bien que j'ai raison.

Donc ces dernières semaines, c'est un fait, on a déjà oublié les attentats de Bruxelles, et plus encore ceux du Bataclan. C'est tellement loin, ça n'intéresse plus personne, vivement qu'il y en ait un nouveau pour qu'on puisse mettre sur Facebook un nouveau logo de soutien avec les victimes.
Sinon, on pourrait signer une pétition "je suis contre les attentats" ou "non au djihad" ou encore "contre l'inanité politique", "pour que chacun soit respecté", "non à la guerre, c'est mal", etc.

L'actualité a surtout tourné autour de Nuit Debout, alors j'y suis allé faire un tour pour voir de quoi ça a l'air, et je me suis aussi pris un peu la tête à ce sujet sur Facebook. Je vous le dit tout net en levant le menton avec fierté : je suis pour, parce que je trouve ça bien que des gens, surtout quand ils sont jeunes, remettent en cause le système. Tout le monde dans sa vie devrait remettre en cause le système, au moins une fois, vous croyez pas ? Parce que ça aide à se sentir fort, libre, et parce que si tout le monde fait ça en même temps, ben ça peut, qui sait, occasionner un vrai changement.

Donc Nuit Debout, c'est un peu le bordel, ça fait un peu crado, il y a un peu de tout, des vieux punks à chien, sales, assis dans la bière renversée, des néo-babas en dreadlocks dont certains jouent de la guitare, des clodos et des tas de zonards, attirés par eux-mêmes. Mais il y a aussi des tas de jeunes (définition : un jeune est quelqu'un qui ne lit pas ce blog), plutôt plus âgés que des lycéens, pas mal de trentenaires, et puis aussi de vieux anars, d'ultra-gauchos, et quelques gens "normaux" (mais bon, l'habit ne fait pas le moine). Il y a aussi plein de photographes et de caméramen, et sans doute, bien cachés, pas mal de flics des RG ou autres.

C'est aussi le bordel parce qu'il y a des "commissions" un peu partout (commission Prison, commission antispécisme, commission féminisme, commission poésie - enfin lui il était tout seul), beaucoup de gens assis par terre en rond qui discutent (bienheureux ceux qui ont un haut-parleur) et qu'on erre un peu là au milieu sans savoir où aller.


Voilà, ça, c'est pour ce qu'on voit. Après, il y a ce que l'on ressent. Eh bien je dois avouer que j'ai ressenti une petite excitation (mentale, pas sexuelle, hein, tss) et un certain optimisme à la vue de toutes ces forces vives, qui se décarcassent, avec leurs moyens dérisoires, pour refaire le monde. Car s'ils ont peu de moyens, ils ont plein d'idées. J'en vois qui rigolent, il y en a d'ailleurs plein qui rigolent et c'est pour ça que je me suis énervé sur Facebook : on peut certes se dire que ce sont tous de gentils naïfs ou de dangereux anars, que tout ça n'aboutira à rien, que tout est tellement pourri et merdique que rien ne sert à rien, et que le cynisme et le désespoir c'est vraiment génial de se vautrer dedans, mais on peut aussi se dire que malgré l'absence d'horizon, il y a cette petite lumière, toute petite, si petite, là dans l'obscurité, et qu'il faut juste trouver un moyen pour l'entretenir, puis l'étendre, jusqu'à ce qu'elle illumine tout.

Une jeune fille de mes connaissances (ma fille en l'occurrence, j'avoue), m'a mis le nez dans mon caca : "tu détestes tout, tu es trop blasé, trop négatif (c'est pas vrai, j'adore le nouvel album des Dandy Warhols !) et moi j'ai besoin d'espoir, même si ça ne sert à rien". Mais elle a bien raison cette petite ! De quel droit nous autres, parents, devrions apprendre à nos enfants que leur vie va être merdique, qu'ils vont devoir souffrir et se battre bien plus que nous ? Ils ont le droit de rêver, parce que le rêve et l'utopie sont les fondements des révolutions, ou des prémices des révolutions, cela a toujours été le cas, on ne se révolte pas avec raison en pesant le pour et le contre, on se révolte parce qu'on a faim ou qu'on a mal. C'est comme quand on fait un enfant. On le fait parce qu'on en a envie, pas parce qu'on se rassure en se disant que ça ne gênera pas trop notre planning très chargé.

Voilà pourquoi il faut soutenir Nuit Debout, même si on n'y croit plus, même si nos combats passés ont été des échecs, même si notre espoir s'est restreint d'année en année jusqu'à aboutir au seul désir de cultiver son jardin sans s'occuper du reste (salaud de Candide).
Et s'ils doivent se prendre un mur dans la gueule, alors laissons-les se le prendre dans la gueule, la prochaine génération réessaiera, et, au final, il y a bien un moment où le mur va tomber, à force de le pousser.


On a aussi pas mal parlé des Panama Papers, et c'est un peu le même son de cloche : d'un côté le rire sardonique "on n'apprend rien, ça changera rien, c'est pas de l'info rien que du buzz" et de l'autre, même si les premiers n'ont pas forcément tort, de vraies preuves de ce que tout le monde sait depuis des lustres... mais on n'avait pas encore de preuves aussi évidentes, avec des papiers, des noms, et tout, c'est ça le point positif. Les choses vont-elles changer ? Là, rien de moins sûr, mais si on peut déjà s'occuper des abattis de deux ou trois enflures, rien que pour ça, ça vaudra le coup de s'enthousiasmer pour le travail qui a été fait. Et petit à petit, à force d'acharnement, ce système pourri jusqu'à la moëlle finira par disparaître, peut-être simplement parce que les futurs candidats, pour être élus, jureront qu'ils feront régner l'ordre et qu'ils joueront leur réélection sur quelques emprisonnements, et qu'à force de ne pas tenir leurs promesses et d'être conspués, ben... ils finiront par les tenir.

Quoi d'autre ? La baffe de Joey Star à l'autre connard ? Il aurait dû lui mettre un vrai pain, quiconque a un peu de bon sens a bien vu que c'était une baffounette pas bien méchante. Bref. Rien à branler, Hanouna est très malin, il a compris tout de suite qu'en montant cela en épingle cela ferait grimper son audimat. Au fond, lui non plus n'en a rien à foutre de cette baffe, seul le pognon compte. Bref. Rien à foutre.

Sinon. Macron et sa femme. Mon Dieu, la femme de Macron, il a donc une femme, c'est dingue. Et ils couchent ensemble, en plus ? Pourtant elle a l'air super vieille. Bon. Rien à foutre.

Ensuite. Nabila fait ses mémoires. Elle a l'air sincère, en tout cas dire qu'elle est trop passée à la télé lui permettra de repasser à la télé et de faire un peu d'argent. Rien à foutre.

Encore. Les candidats aux primaires ou aux présidentielles. Bon. Je m'en fous complètement, on dirait un disque rayé depuis 30 ans.

J'apprends presqu'en direct que Michel Sapin aurait claqué l'élastique de la culotte d'une journaliste. Féministes, révoltez-vous ! Voilà, rien d'autre à dire là-dessus. Et les Femen, on n'en parle plus ? Moi je les aime bien, les Femen, c'est un peu comme Nuit Debout, pas forcément toujours cohérent, mais plein d'espoir et d'un réel désir de faire changer les choses en faisant chier les cons.

Patrick Sébastien s'est pris le chou avec Yann Moix. Ah. J'aime pas des masses Patrick Sébastien à cause de ses chansons ultra-beauf, mais il a un côté sympathique, naïf, que j'aime bien (et puis comme imitateur, il assure). On sent bien qu'il est très empathique en tout cas, alors que Yann Moix... mon Dieu... Yann Moix... Oui il est écrivain et cultivé, mais c'est vraiment tout. il doit se branler devant le miroir en se trouvant super intelligent. Qu'il crève.

Prince est mort. Ben oui ça arrive forcément à un moment ou un autre. Moi, perso, je l'ai toujours haï depuis Purple Rain, et j'étais bien content qu'on n'en parle plus depuis des années. "Everybody loves you when you're dead", chantaient les Stranglers, mais là pour le coup non, je m'en fous, même si c'était un excellent musicien. Je suis bien triste pour ses fans, c'est tout, mais il n'est pas et n'a jamais été dans mon espace culturel.

A part tout ça, il y a eu 800 morts dans un nouveau naufrage. Depuis des années des êtres humains, avec deux bras, deux jambes, un coeur, des envies, des rires, des larmes, crèvent comme des chiens en fuyant la mort et la peur, mais on parle de Nabila, Hanouna ou Prince. Deux entrefilets, pas d'images. Ok.
Ceux qui les tuent veulent aussi nous tuer et continueront à nous refaire le Bataclan, le World Trade Center ou L'aéroport et le métro de Bruxelles. Et nous on continue aussi à vouloir les oublier. Et en faisant ça, finalement, on leur donne raison. Car vu de l'extérieur, c'est pas joli joli, l'image qu'on renvoie.

Allez, face à tout ce marasme, écoutons donc le dernier Dandy Warhols et la nonchalance rigolarde de ce single, Styggo. Fermons les yeux, laissons-nous aller. On n'est pas bien, là, Tintin ?